Un auteur capital pour la littérature engagée: voyage dans l’Afrique d’Albert Londres

15062008

Dans le cadre d’un cours dispensé à Sciences Po Bordeaux, nous avons découvert, en initiation, l’Afrique subsaharienne. Je remercie alors notre enseignante, Christine Deslaurier, de m’avoir permis de connaître Albert Londres à travers Terre d’ébène. J’ai découvert un personnage qui fut et reste une référence tant en sa qualité de journaliste reporter qu’en sa qualité d’écrivain engagé. Je distingue ces deux activités qui pourtant se rejoignent tout à fait chez un homme qui avait choisi de « porter la plume dans la plaie ».  

Terre d’ébène est une œuvre relativement atypique : il s’agit d’un document romancé présenté sous la forme d’un journal de voyage ou plutôt d’un reportage aux allures de roman tellement l’exotisme est présent. Ainsi, nous suivons le journaliste, Albert Londres, célèbre pour ses positions sur l’empire colonial français, au cœur de l’AOF et AEF. Nous sommes alors dans l’entre-deux guerres. L’ouvrage interpelle d’abord parce qu’il a soulevé la polémique (son avant-propos nous le rappelle) mais aussi parce qu’il est le récit de la rencontre de l’autre, qu’il soit le colonisateur ou l’indigène : Albert Londres enquête sur l’un et sur l’autre comme si aucun ne pouvait lui ressembler… Cette « fiche de lecture » a donc pour but, plus que l’ouvrage lui-même son auteur et surtout le regard que celui-ci nous donne sur la colonisation à une période où elle commence tout juste à être mise en cause, juste après que les tirailleurs ont servi les métropole au cours de la première Guerre Mondiale. 

*** 

I.                 L’auteur : Albert Londres. 

« Notre rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie » 

Pour introduire ce journaliste français, peut-être pouvons nous évoquer le prix de journalisme qui porte son nom, signe de son talent, du moins de la reconnaissance  de ses pairs à son égard. Ce prix a été créé en 1933 en sa mémoire et fut décerné pour la première fois en 1946. Chaque année, il met à l’honneur les deux meilleurs grands reporters francophones (presse écrite et télévision). 

Albert Londres fut lui-même un professionnel de grand talent, en l’occurrence un spécialiste du grand reportage international, spécialiste que nous retrouvons bien sûr dans Terre d’ébène alors qu’il découvre l’Afrique coloniale française. 

Albert Londres naît à Vichy en 1884, fait ses études à Lyon puis décide de monter à Paris en 1903 avec l’ambition de devenir poète, ce qu’il est parfois manifestement dans notre œuvre. Mais c’est une carrière de journaliste qu’il commence au Matin. Réformé dans le cadre de la grande Guerre, il devient en 1914 correspondant militaire. Son premier grand article narre l’incendie de la cathédrale de Reims et est publié le 21 septembre 1914. Alors que Le Matin refuse qu’il parte à l’étranger, il est engagé au Petit Journal et raconte alors les combats en Serbie, Grèce, Turquie. Il est licencié en 1919, après Versailles, pour des raisons politiques : il vient de livrer des reportages sur l’Italie dont la population est très critique vis-à-vis de Clemenceau et du traité de paix. Il travaille ensuite pour le journal illustré « Excelsior » pour lequel en 1920 il entre en URSS : il décrit le régime bolchevik naissant, livre des portraits des dirigeants mais aussi du peuple. En 1922, il se rend en Asie d’où il rend compte des actions de Nehru, Gandhi en Inde. Il nous faut souligner ici que les revendications nationalistes n’existeront pas encore de manière explicite dans l’Afrique qu’il visitera en 1927 au contraire de l’Asie. 

Dès 1923, sa notoriété est importante et, au travers d’Henri Béraud, il est publié par Albin Michel. De l’excelsior, il passe alors au Petit Parisien sous la direction de Béraud justement. Il dénonce alors le bagne de Cayenne : il s’est rendu en Guyane et y dépeint une situation qui choque l’opinion et fait réagir les autorités («  Le bagne (…) une usine à malheur (…). Elle les broie, c’est tout, les morceaux vont où ils peuvent. » Au Bagne). Il dénonce les conditions de détention, tant à Cayenne qu’en Afrique du Nord d’ailleurs, affirme que les bagnards sont des hommes et s’offusque du « doublage », une sorte de double peine qui veut qu’après le bagne on reste souvent exilé. Déjà son œuvre, Au Bagne,  est une galerie de portraits. Ces portraits nous les retrouvons quand il s’intéresse au Tour de France, Tour de souffrance, ou encore aux asiles psychiatriques. A chaque fois (autre point commun à ses œuvres), la critique vis-à-vis du pouvoir politique et administratif est plutôt véhémente : «notre devoir n’est pas de nous débarrasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie » (Chez les fous). 

En 1928, toujours pour Le Petit Parisien, il voyage du Sénégal au Congo et découvre que la construction des voies ferrées ou les intolérables exploitations forestières provoquent un nombre effroyable de morts parmi les travailleurs africains. « Ce sont les nègres des nègres. Les maîtres n’ont plus le droit de les vendre. Ils les échangent. Surtout ils leur font faire des fils. L’esclave ne s’achète plus, il se reproduit. C’est la couveuse à domicile ». Il conclut en s’insurgeant contre la colonisation, responsable de ces crimes (Terre d’ébène). 

L’Afrique n’est cependant pas son dernier combat, puisqu’il rejoint encore la Palestine (où il se prononce pour la création d’Israël) les Balkans (regard sur les nationalismes) et la Chine enfin où il effectuait un reportage dont il ne reste aucune trace puisqu’il a péri avec lui lors de l’incendie du Georges Philippar, bateau qui le ramenait en France (1932). Une des biographes d’Albert Londres (Assouline) affirme qu’il avait de nouveau découvert un grand scandale (« il est question d’armes, de drogue, d’immixtion bolchevique dans les affaires chinoises ») mais ce n’est pas si surprenant à la lumière de cette courte biographie qui nous permet de cerner quelques traits de la personnalité d’un journaliste curieux et engagé. 

Celui-ci apparaît comme un homme curieux donc et ses reportages interrogent les marges du monde, les périphéries où tout se passe et où il ose aller. Plusieurs fois dans Terre d’ébène, on voit la surprise non seulement des indigènes mais encore des administrateurs d’apercevoir un blanc au milieu de ce continent difficile à vivre. Il dialogue, apprend et peint des portraits relativement saisissants que ce soit au bagne de Saint Laurent du Maroni ou en Afrique française : souvenons-nous en particulier de la description moins physique que comportementale de son « boy » (chapitre XXXIII de Terre d’ébène). Au-delà de la description, son œuvre est porteuse de messages : il s’agit pour lui de lutter contre les injustices, les absurdités (si Terre d’ébène provoque autant de sourires, ceux-ci ne sont pas tous dus aux effets de style mais bien aux incohérences grotesques de l’administration coloniale). Il lutte contre le silence en questionnant et en informant, en livrant un travail de journaliste au sens noble, un travail d’intellectuel humaniste. 

Albert Londres met en scène des situations, sait utiliser le témoignage afin d’informer et de sensibiliser l’opinion. A. Londres use d’une stratégie discursive pertinente en mêlant le fait, le descriptif à l’ironie. S’il n’utilise pas toujours le « je », celui-ci est constamment implicite par le fait même qu’il se met en scène dans ses reportages.  Dans Terre d’ébène  on sent l’implication du journaliste dans les propos, un journaliste qui ne cache pas ses opinions et refuse les compromis. Il répond par exemple à l’éditorialiste du Quotidien en 1923 qui lui reproche de n’être pas dans la ligne du journal : « Messieurs, vous apprendrez à vos dépens qu’un reporter ne connaît qu’une seule ligne, celle du chemin de fer » (Florise Londres, Mon père, 1934. Cité par Assouline). Ne pratique-t-il pas en cela un « journalisme radical » ? D’autant qu’il est encouragé dans cette voie : ses enquêtes qui font scandales débouchent à plusieurs reprises sur des changements concrets importants… (Nouveau gouverneur en Guyane en 1924, suppression des aspects les plus horribles de la peine des bagnards, même si ce n’est qu’en 1937 qu’un décret-loi met fin au bagne par exemple). 

Terre d’ébène, violent réquisitoire contre la politique coloniale française, nous donne à voir, semble-t-il, ce journaliste curieux et engagé qui écrivait néanmoins, selon un « héritier » (E. Plenel se revendique comme tel),  dans la presse du parti colonial. Mais malgré le caractère conservateur de cette presse, il n’hésitait pas à appliquer sa maxime à savoir que son « rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie ». 

  • Courte bibliographie d’Albert Londres : 

La chine en folie ; Au bagne; Dante n’avait rien vu ; Terre d’ébène ; Les forçats de la route & Tour de France, tour de souffrance ; Chez les fous ; Le Juif errant est arrivé ; Les Comitadjis. 

Sources de la biographie : Kléio ; Albert Londres, vie et mort d’un grand reporter de Pierre Assouline, site « biblio-monde ». 

II.             Un aperçu de l’œuvre

En 1927, Albert Londres s’en va donc à la découverte moins de l’Afrique que de l’Afrique coloniale française. Il s’agit pour lui de nous montrer les pratiques coloniales, en l’occurrence françaises, vis-à-vis des pays africains et de leurs populations. Le récit n’a pas de réelle construction, il suit la chronologie du voyage, de Dakar à Brazzaville en passant par le Niger et finalement toutes les contrées aux noms évocateurs de l’empire colonial français en Afrique.  Albert Londres dit à un moment que les « nègres marchent comme nous respirons » et en fait, avec lui, c’est nous qui marchons comme nous respirons à la découverte des villes coloniales mais surtout des campagnes africaines, à la découverte des occidentaux (qu’ils soient administrateurs, missionnaires ou plus simplement touristes puisque le livre nous rapporte un épisode de safari) présents sur ce continent qu’ils considèrent pour la majeure partie d’entre eux comme hostile et des indigènes, qu’ils entretiennent de bonnes relations avec les occidentaux ou qu’ils soient exploités tout en restant dans une ignorance plus ou moins réelle ( « Mediki avait travaillé tout le mois ; il ne toucha que douze francs. Tout de même, la chose lui sembla exagérée. Il dit : « Merci ! Merci bien ! ». Mais ironiquement »). Avec lui nous prenons donc « mon pied la route » et nous allons dans une Afrique qu’il qualifie de « captive » à Dakar, Tombouctou, Bamako, chez les dieux de la brousse puis les coupeurs de bois en rencontrant des personnages plutôt séduisants comme « Tartass, le coiffeur à pédales » ou encore Yocuba, un blanc devenu nègre… Nous rencontrons surtout la misère de l’Afrique exploitée avec les morts survenues au nom de l’exploitation des forêts et de la mise en valeur du territoire moins pour le développement de l’Afrique que pour l’essor économique et l’approvisionnement de métropoles « civilisatrices » se livrant en fait à un pillage tant matériel qu’humain de l’Afrique. 

III.         La forme de l’œuvre sert la critique virulente de l’auteur. 

L’avant-propos nous met en garde « voici donc un livre qui est une mauvaise action » enfin pour « tout ce qui porte un flambeau dans les journaux coloniaux » et pour « les grands coloniaux de boulevarde ». Pour la France civilisatrice, il s’agit de dire à quel point le témoignage d’Albert Londres est celui « d’un juif, d’un métis, d’un menteur ». Ces critiques que nous rapporte Albert Londres nous placent dans le contexte d’un entre-deux guerres pas si loin de l’affaire Dreyfus et d’une France encore très nationaliste au sens péjoratif du terme. Dès à présent nous pouvons d’ailleurs nous arrêter sur ce « métis » dénigré au possible car ni blanc, ni noir par définition et qui se trouve « orphelin avec père et mère » au milieu de deux communautés, celle des indigènes et celle des coloniaux qui ont fait des enfants sans jamais les assumer, surtout pour ce qui est des coloniaux « qui n’avaient pas pu amener madame ». Albert Londres, comme Frantz  Fanon d’ailleurs dans Peau noire, masques blancs  dénonce ce sort fait aux métis, fils de Français sans aucun nom de famille, exclus en terre d’ébène comme en métropole : « le mulot sera mulot ». Les métis ne sont qu’un des aspects de la plaie où Albert Londres dit porter la plume. Il dénonce la plaie qui existe en Afrique noire française, cette plaie qui correspond en fait à « l’indifférence devant les problèmes à résoudre ». A. Londres accuse la métropole et dès l’avant-propos le discours est porté par des comparaisons relativement justes qui prêtent à sourire comme on l’a dit mais aussi à critiquer un état de fait : « Quand votre ampoule électrique s’éteint dans votre chambre, vous ne vous en prenez pas à l’ampoule mais au secteur. Le secteur des colonies françaises, c’est la France. Eh bien ! Si le courant n’est pas fort entre la France et Dakar, il est coupé entre cette même France et Brazzaville ». 

A. Londres a manifestement le sens de la formule et atteint la fierté de la France comme en témoigne les réactions à son œuvre et sa traduction devant les tribunaux. La France a réussi en Afrique du Nord, en Indochine, selon lui, mais elle souffre en Afrique subsaharienne où elle exploite le nègre, se cache, quand d’après notre journaliste, les Afriques belge et anglaise (c’est à voir) prospèrent et sont correctement mises en valeur. Faut-il aller plus loin et y voir une critique du modèle d’assimilation prôné par la France quand l’Angleterre par exemple passe par l’ « indirect rule » ? Après tout, dans la citation précédente, des inégalités entre les territoires africains sont évoquées, inégalités renforcées quand on sait que la logique de l’assimilation n’a été à son terme que dans quatre communes au Sénégal (Dakar, Saint Louis, Rufisque, Gorée) quand les autres colonisés n’avaient pas le droit d’accéder à la citoyenneté française. 

Le style de l’auteur : on peut parler d’un ton journalistique loin d’être neutre : Albert Londres nous livre son journal de voyage, son reportage et son opinion. Il fait naître deux types de sentiments : le lecteur est à la fois réjoui et atterré par les propos d’un auteur qui use à merveille de l’ironie. Son ton est virulent et ne peut laisser sans réaction. Avec lui on découvre plus que l’Afrique, la métropole ou du moins le comportement de la métropole à l’égard de l’Afrique. Jules Ferry avait beau parler comme d’autres de la « mission civilisatrice » de l’homme blanc, on s’aperçoit à quel point l’administration coloniale était loin de servir cet objectif.  Le récit se présente sous une forme chronologique et Albert Londres s’enfonce avec nous depuis Dakar jusque Brazzaville dans l’Afrique noire française, terre d’ébène et terre du diable pour certains, ce qu’exploite d’ailleurs A. Londres, nous le verrons, puisqu’il pénètre dans un univers plus ou moins diabolisé car inconnu et autre. 

IV.            A la découverte de l’Afrique d’Albert Londres. 

-          La géographie. 

On accoste avec l’auteur à Dakar. Au palais du gouverneur répond l’île de Gorée dont on ne sait pas au juste si elle a été un entrepôt négrier. Arrivés par bateau, nous poursuivrons notre chemin à pied, en train (avec ces africains si fiers qu’ils prennent un billet sans retour avec leurs économies pour montrer leur réussite), sur le dos de diverses montures (parfois des hommes) ou encore au fil de l’eau à savoir sur le Niger. Avec lui, on découvre les forêts de Côte d’Ivoire mais aussi le désert (Tombouctou), la boucle du Niger donc. L’Afrique apparaît comme le support d’une multitude de paysages avec cependant cette dominante de la chaleur humide qui profite d’ailleurs à la fièvre jaune véhiculée par un moustique qui prend d’assaut notamment la ville de Dakar à ce moment.  Au début du chapitre III, A. Londres nous livre quelques données : « Vingt millions de Noirs, sujets français. Deux Empires. (…) treize millions de sujets en AOF, Quatre millions en AEF. Togo et Cameroun font le reste. (…) Huit colonies en AOF : Mauritanie, Sénégal, Guinée, Côté d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta, Soudan, Niger. Quatre en AEF : Gabon, Moyen-Congo, Oubangui-Chari, Tchad. L’AOF va de l’Atlantique au lac Tchad pour la largeur et du Sahara au golfe de Guinée pour la hauteur. C’est un territoire de cinq millions de kilomètres carrés. L’AOF commence à l’équateur et se termine au diable noir, mangeant le cœur de l’Afrique. Il y a de quoi se promener ! (…) On y mijote ». Au-delà de ses données, on sait que les villages sont très clairsemés, ce qui explique que les indigènes « marchent comme nous respirons ». 

La simple description géographique de l’aire de reportage du journaliste est agrémentée d’un vocabulaire qu’il nous faut relever, celui correspondant à l’enfer. Il est question de diable et finalement de feu avec ce verbe « mijoter » comme si déjà il s’agissait de reprendre le préjugé selon lequel ce continent est celui des enfants de Cham, expression que l’on retrouve explicitement dans le livre. L’autre est distant, différent, on s’en méfie. 

-          Un aspect historique. 

On s’en méfie et donc on le colonise, on le civilise… Pourtant, plusieurs fois dans l’œuvre d’Albert Londres nous retrouvons la mention d’Empires, comme celui du Dahomey, préexistant au colonisateur. Cette référence à de grands royaumes, empires ou du moins constructions politiques (que l’on retrouve avec les chefs locaux qui participent par exemple à la justice de l’administrateur ou commandant) prouve que l’homme blanc n’a pas le monopole de la civilisation. 

Albert Londres entend rétablir une vérité, celle selon laquelle l’Afrique n’existe pas que par la colonisation, il fait état par exemple des cauris qu’il associe nettement à une monétarisation préexistante aux colons.  Il n’oublie pas néanmoins de faire référence à des colonisateurs aventuriers comme René Caillé et plus largement aux soldats tombés sur le continent noir en citant notamment quelques épitaphes, en particulier dans le chapitre intitulé relativement explicitement : « c’était entre 1880 et 1900 ». On y trouve aussi des passages comme celui-ci : « voici la rue du Lieutenant de Vaisseau Boiteux. Ce lieutenant entra à Tombouctou avant Bonnier, avant Joffre, il s’y fit massacrer. Bonnier aussi d’ailleurs. » Plus loin, Albert Londres devient critique non des hommes de la conquête mais de la politique de la conquête ou plutôt de son absence : « Chacun se débrouillait ! C’était le pays de l’audace et de la jeune souffrance. Tout cela fut conquis sans plan. Le ministère ne savait qu’après. C’était la marche individuelle ! Quand ces hommes remportaient un succès, ils recevaient de Paris vingt jours d’arrêts ! Heureusement pour la République qu’ils ne se sont pas arrêtés ». 

Malheureusement, on peut se demander s’ils n’auraient pas mieux fait d’arrêter quand on voit le comportement de la République en Afrique où « le nègre reçoit des gifles comme si ça lui était dû », où il y a une caisse de réserves qui ne sert à rien, où l’on préfère construire des routes sans faire appel à la technologie de base et en s’appuyant sur les indigènes « moteurs à bananes » et avant tout porteurs dans les épisodes de construction des infrastructures de transport de l’Afrique française. 

         Avec ces deux premiers points concernant les aspects géographiques et historiques de la colonisation, on peut penser à un colonisateur « aventurier ». Et pourtant, les fonctionnaires coloniaux ont perdu ce caractère à tel point que l’auteur nous parle d’ »une colonie en bigoudis ». Les carrières coloniales sont désormais le fait de nouvelles bourgeoisies que dénonce notre auteur, seul réel aventurier en  Afrique coloniale française, « chercheur d’or » ou plutôt de noms que lui-même qualifie d’envoûtants. 

-     les habitants : les indigènes et les colonisateurs. 

Avec A. Londres, on rencontre des colons et surtout des indigènes. Les portraits sont multiples souvent caustiques tant à l’égard des Blancs que des Noirs et de leurs coutumes parfois victimes de la risée de l’auteur. Les colonies dont il est question ne sont pas des colonies de peuplement. Ainsi, les administrateurs restent relativement rares. Le blanc est « un dieu » rare dans la brousse notamment. Il n’apparaît pas seulement sous la forme de l’administrateur car il est parfois missionnaire, exploitant forestier peu expérimenté ou encore journaliste, à l’instar de notre auteur, dont la présence surprend quelques uns des protagonistes. Quant aux indigènes, ce sont pour la plupart des populations en déplacement que l’on rencontre, qu’ils se rendent chez le commandant ou qu’ils en reviennent, qu’ils fuient les féticheurs ou non. Ils sont essentiellement, mis à part les chefs ou « notables » traditionnels, exploités par le colon ce qui entraîne des saignées démographiques manifestes. 

-          les activités des indigènes

Parmi elles l’exploitation du bois (« l’un des drames de l’Afrique ») faite dans des conditions déplorables sous l’autorité de colons dont ce n’est pas le métier (ils ne coupent pas les arbres au pied par exemple). Au-delà de l’exploitation forestière, A. Londres nous parle également de la construction des routes et des lignes de chemin de fer, et de cette caisse de ressources qui ne sert de rien puisque l’on exploite le « moteur à bananes ». Pour lui, le nègre « tombe pour la civilisation » 

« Un mois de souffrance dans la forêt et pour salaire une dette ? L’organisation du travail laisse peut-être à désirer en Afrique ? ». « L’esclavage, en Afrique, n’est aboli que dans les déclarations ministérielles d’Europe ».  On parle ici de ceux qui « naissent dans la case » c’est-à-dire d’un élevage de captifs par des indigènes couverts par les autorités administratives. Chaque noir doit en effet, en plus de ses impôts, 7 à 15 jours de prestation par an : « ce sont les captifs qui les font ». Ainsi, avec cynisme, on lit que : « la loi blanche est humaine et que les coutumes d’Afrique sont respectées ». L’exploitation forestière entraîne des saignées dans le paysage mais aussi au niveau des populations. Dans cette perspective, le sous-titre de l’ouvrage peut attirer notre attention : « la traite des noirs ». L’humaniste s’en prend à la nation des droits de l’homme qu’est la France. Elle a beau avoir aboli l’esclavage (1794 puis 1848 définitivement), elle soutient tout d’abord le système des captifs que dénonce si souvent l’auteur et ensuite légalise plus ou moins le recrutement des coupeurs de bois. On parle du caoutchouc rouge au Congo belge mais en l’occurrence, l’acajou dont il est question ici (Côte d’Ivoire) est aussi meurtrier. 

L’exploitation forestière occupe une partie importante des indigènes dans les zones boisées. Mais la construction d’infrastructures telles que les routes, les ports, les canaux, les voies de chemin de fer ont aussi nécessité la participation du « moteur à bananes » que l’on n’a pas assisté de machines à vapeur ou de l’outillage adéquat : « au siècle de l’automobile, un continent se dépeuple parce qu’il en coûte moins cher de se servir d’hommes que de machines ! Ce n’est plus de l’économie, c’est de la stupidité ! ». La critique est vive mais elle semble juste au regard de la misère que nous décrit le journaliste. Derrière son ironie, la dénonciation du comportement de la France coloniale est extrêmement forte. 

« Pas de pauvres chez les noirs » néanmoins dans la mesure où ils pratiquent le « vrai communisme ». Cela est mentionné dans le contexte des migrations : la pression foncière et l’épuisement des terres les pousse à migrer et au long de leur parcours, ils partagent. D’ailleurs, ils ignorent toutes les formes d’accumulation propre au capitalisme. Malgré tout, une forme de monétarisation est présente dans une perspective cependant d’économie de dons et de contre dons. Dans cette économie, la femme est une forme de don. On pourrait parler dans les sociétés africaines d’une véritable économie du mariage qu’A. Londres retranscrit aux travers des énumérations des plaintes que reçoit le « commandant » à ce propos. La femme pile le mil mais est avant tout quelque chose que l’on achète contre du bétail par exemple. Il est remarquable de constater qu’on lui accorde cependant moins d’importance qu’à une vache, ce qui est manifeste quand elle ne vient qu’au dernier rang du processus de salutation. Dans ce cadre, nous pouvons d’ailleurs souligner combien le travail de retranscription des dialogues apporte à l’ouvrage en terme de réalisme mais aussi de dérision quelque part tant le langage des indigènes nous éloigne de la réalité de leur exploitation par le colonisateur. 

-          L’appréhension du fait religieux ou le traitement religieux de l’Afrique coloniale. 

Les religions traditionnelles qui donnent à l’Afrique un caractère magique et mystérieux sont bien présentes dans l’ouvrage d’autant que l’auteur jette un regard prisonnier, quelque part des préjugés moraux et religieux occidentaux. 

1/ la présence de missionnaires dans l’Afrique est décrite. Ces missionnaires apparaissent finalement plus nègres que missionnaires comme si la réalité de l’Afrique les avait saisi tout entier (personnage de Yocuba). 

2/ on est confronté à la référence faite aux « féticheurs » la croyance en des esprits notamment ceux des ancêtres : « Féticheurs, magiciens, sorciers, envoûteurs font une belle carrière dans ce pays ». Cependant, on peut reprocher à A. Londres de ne pas avoir su rendre moins risible la situation tant on a tendance à se moquer avec lui de pratiques religieuses qui appartiennent à une altérité complètement irréductible, semble-t-il, aux grilles de lecture de l’occidental. 

3/ la religion ou du moins ses valeurs sont présentent au niveau du regard : c’est ainsi que le métis est rejet car «fruit du pêché », que les formes de religion traditionnelles sont dénigrées. 

4/ le regard d’Albert Londres qui nous introduit le continent comme une « terre d’ébène » est lui-même marqué par des références religieuses d’autant qu’il exploite la métaphore filée d’une terre du diable finalement, condamnée par la chaleur d’un soleil ingrat par exemple. « C’était l’Afrique, la vraie, la maudite, l’Afrique noire » peut-on lire. A. Londres l’appelle aussi le « pays du Diable » et l’on peut dès lors se demander si la fièvre jaune, présente dans les toutes premières pages, n’est pas simplement une punition divine ? 

-          les rapports de force

      A. Londres dénonce manifestement l’usage que la métropole française fait de sa colonie. Le rapport de force s’exerce aux dépens des indigènes. « Le nègre n’est pas un turc » et pourtant… des routes remarquables n’ont pas coûté un cauri. En règle générale, on parle  de colonies qui ne coûtent rien, qui sont riches, qui vivent. Il faut bien se rendre compte que les métropoles (toutes quasiment) n’investiront réellement dans leurs colonies qu’après la Seconde Guerre Mondiale. L’exploitation du nègre cependant a un coût démographique dans la mesure où l’on s’aperçoit avec A.Londres que les colonies françaises subissent un dépeuplement : les indigènes en viennent à migrer vers les colonies aux mains des anglais.en particulier…mieux administrées certainement. Le coût de l’Etat colonial est supporté exclusivement par les indigènes : paiement en corvées et puis levée de l’impôt dans des conditions peu excellentes…en témoigne la double levée de l’impôt qui touche les indigènes « coupeurs de bois ». Il est bien fait mention de fonds pour les colonies mais a priori, selon les ires d’A. Londres, ils restent inexploités, quand le nègre, lui, tombe au service de l’économie de rente qu’instaure le colonisateur (cela est bien rendu par la description du marché au coton auquel on assiste à Tombouctou). 

      « Ma commandant » incarne l’autorité de la métropole sur l’Etat colonial et décide de la levée des impôts, rend la justice…Le modèle du commandant blanc ou de l’administrateur de brousse manifeste l’autorité. Cette autorité peut être déléguée au profit d’auxiliaires locaux. Dès lors on est néanmoins confronté à une situation où le « noir qui représente l’autorité est féroce envers ses frères. » 

Quand il y a des conflits d’autorité c’est essentiellement entre les colons. Dans le chapitre intitulé « Ô blancs mes frères » on peut lire que « le Blanc de l’administration protège le nègre contre le blanc des affaires mais en use pour son propre chef. » On s’aperçoit que l’africain sert le jeu des coloniaux, que ceux-ci, non contents de l’exploiter, se le disputent. La critique d’A. Londres peut bel et bien dans cette perspective être véhémente. 

*** 

      Terre d’ébène est le résultat d’un périple de quatre mois dans l’Afrique coloniale française. A. Londres, fidèle à lui-même, se fait témoin engagé et dénonce avec force les attitudes coloniales qui font de l’autre un exploité, un esclave. Profondément humaniste, le journaliste dénonce la patrie des droits de l’homme, qui ne met pas en œuvre une mission de civilisation, mais fait en sorte de mettre en valeur un territoire aux dépens de ses habitants. Ce livre est un récit essentiel pour appréhender au-delà de la colonisation et ses défauts manifestes, les conséquences de la période coloniale sur le développement de l’Afrique aujourd’hui dans la mesure où elle a été malmenée pendant une grande partie de la période coloniale. Peut-être pourrait-on cependant mettre en cause le jugement ou du moins la comparaison qu’A. Londres dresse entre les colonies anglaises et françaises au-delà des années 1920. 

Claire.




Andrei Makine: Le charme français d’un écrivain russe.

15062008

Andrei MAKINE 

 Ecrivain russe de langue française ou écrivain français d’origine russe ? 

Andrei Makine : c’était l’écrivain que j’attendais. Pour moi, un illustre inconnu, juste un nom aux sonorités russes : avant de l’entendre au cinéma Jean Eustache de Pessac le 23 novembre 2006, je n’avais pas ouvert un seul de ces romans. Mais j’ai enquêté : il avait obtenu le prix Goncourt en 1995 pour le Testament français – que je me suis empressée d’acheter afin d’obtenir une dédicace et, sait-on jamais, de le lire, si l’auteur parvenait à m’en donner l’envie. Et j’apprends que si Makine vient au 17ème festival du Film d’histoire de Pessac, intitulé alors « Douce France ? », c’est au titre, notamment, de l’amour qu’il manifeste pour la langue française et de l’amour qu’il voue tout simplement à la France comme a pu en témoigner son dernier opus Cette France qu’on oublie d’aimer

Lors de la rencontre, je suis séduite par l’homme et je n’ai déjà qu’une envie : ouvrir le Testament Français. Il parle un français parfait, précis. Il semble qu’il trouve mieux ces mots qu’aucuns des français, journaliste et étudiants qui le questionnent. Sa langue précise est teintée d’un léger accent russe qui ne fait qu’amplifier le mystère Makine et qui rend l’homme presque chaleureux. Je dis « presque » car l’homme qui nous parle présente un visage tout à fait froid, un visage fermé et alourdi par une mâchoire émaciée, fidèle au stéréotype de l’homme russe. De lui, Dominique Fernandez, dans son Dictionnaire amoureux de la Russie ne disait-il pas il y a quelques années : « A voir la haute stature, le port rigide, le visage taillé à la serpe, la barbe de prophète, les yeux clairs, on dirait un de ces pèlerins qui parcouraient, un bâton à la main (…), l’immensité de la steppe. Mais sous ce physique serein de moine, se cache un esprit rebelle, tourmenté, violent ». Et c’est bien cette impression qu’il donne à voir tant derrière son micro que dans ses œuvres, où l’on retrouve la Russie, immense et tourmentée que Makine choisit de nous présenter sous le jour des tragédies du siècle passé. 

Dans chacun de ses romans, puisque je n’ai pas voulu m’arrêter à ce grand succès que fut le Testament français, Makine nous plonge dans une Russie toujours plus rude où brille parfois un reflet de France. Mais même lorsque la France est absente, c’est du français que Makine se sert pour décrire et raconter. 

Dès lors je souhaiterais vous présenter Makine et son œuvre en partant de ce paradoxe qui fait la force de tous ses romans, que la France y figure ou non, ce paradoxe qui tient en l’alliance d’un déterminisme, celui de son identité russe, et de la démesure de sa francophilie. Il s’agit en fait d’aller à la rencontre d’un homme qui ne sait raconter si admirablement son pays que dans la langue de Molière, d’un homme qui refuse de se raconter. 

« Je crois qu’on détruit une œuvre en lui accolant une biographie » : Makine est très peu disert sur sa vie. Les critiques, les journalistes en sont souvent réduits à puiser dans ses romans des anecdotes qui leur paraissent autobiographiques. Même si je ne saurais aller jusqu’à penser que l’écrivain aurait pu autrefois côtoyer les services de renseignement comme le narrateur de Requiem pour l’Est, je ne peux que me résoudre à trouver moi aussi dans les œuvres de Makine une part d’autobiographie. Et d’ailleurs notre mystérieux russe ne dément pas, ne remet pas en cause cette tentation, entretenant par là sa part d’ombre. Dans un premier temps, il explique en effet en citant Flaubert pourquoi il ne s’épanche pas : « Flaubert disait que l’écrivain ne devait laisser que ses œuvres, et que dire des choses sur soi était une tentation petite-bourgeoise à laquelle il avait toujours su résister. Je ne sais pas s’il est très intéressant de savoir si les crises d’épilepsie consécutives à sa syphilis ont pu avoir une influence sur l’écriture de Madame Bovary ». Mais lorsqu’il avoue que, s’il garde pour lui les éléments de son histoire personnelle, c’est pour ne pas perdre la sève, la disperser en vaines paroles alors qu’elle peut lui servir de matière romanesque… il confirme finalement qu’il y a beaucoup de lui dans ses romans. Devant l’acharnement parfois des journalistes, il répond ainsi, alors qu’il vient de publier Une femme qui attendait : « J’aurais pu vous dire : “ Vous savez quand j’étais étudiant, j’ai été quelque temps dans un village de Sibérie, et bien là-bas il y avait une femme qui attendait depuis trente ans son fiancé parti à la guerre…” Quel intérêt ? Si je fais ça, j’assassine mon roman, je vends mon âme et l’âme de cette femme ». 

On n’en apprendra donc très peu sur Makine, en tout cas formellement. 

Notre homme est né en 1957 à Krasnoïarsk en Sibérie. Il serait devenu très tôt orphelin. A ce moment, une femme, peut-être sa grand mère, a beaucoup compté pour lui : elle l’a initié dès son plus jeune âge à la langue et à la culture française. Mais cette femme, que l’on retrouve sous les traits de Charlotte dans Le testament français et d’Alexandra dans La terre et le ciel de Jacques Dorme,  se référait à une France d’un autre temps et le comportement de Makine aujourd’hui à l’égard de la France contemporaine est révélateur : dans cette France qu’on oublie d’aimer ou dans le Testament français, Makine exprime une sorte de désillusion. Il ne retrouve plus la France surannée qu’on lui a fait miroiter. Cela explique peut-être le réactionnaire qui sommeille en lui et que certains dénoncent, nous le verrons. 

Après sa découverte du français, on retrouve Makine adolescent : il s’est alors passionné pour la poésie et s’est lancé dans l’écriture, expression de sa liberté (cette « noble liberté intérieure des Russes » dont parlait Pouchkine). Et puisqu’il nous faut l’inscrire dans une filiation russe, il convient de préciser qu’il admire Dostoïevski, Boulkakov et Bounine, auquel il consacrera d’ailleurs sa thèse, effectuée à la Sorbonne : « poétique de la nostalgie chez Ivan Bounine ».  Mais il a voulu s’affranchir de cet héritage en choisissant la langue française. Dès lors, dans la culture hexagonale, il se réfère à Marcel Proust, pour « sa vision poétique des choses » et à Guy de Maupassant « pour la qualité, la rigueur de sa narration ». S’il est vrai que quelques critiques l’ont aimablement surnommé le Proust des steppes, je tiens à souligner, par-delà ses références constantes à Flaubert lors de la rencontre du 23 novembre, que son écriture s’apparente à celle du père de Madame Bovary. Il a une parfaite maîtrise du français classique et cela aboutit à un style châtié. Dominique Fernandez, dans un article paru le 26 octobre 1995 dans le Nouvel Observateur s’émerveille devant Makine : quand certains lui reprochent des fautes de français, lui y voient, et avec raison, des licences poétiques d’un « étranger qui manie la langue française avec une pertinence et une virtuosité de néophyte supérieures à celle de l’expert chevronné, jusqu’à s’autoriser des néologismes ou remettre en circulation de vieux mots oubliés (sirventès : poème satirique, terme dérivé du Moyen-Âge provençal) ». Cet éloge n’est pas le seul : en effet, on apprécie tant « l’accent slave de sa prose » que « la musique sobre de la nostalgie et de la douleur ». Makine dit de ses textes qu’ils sont très modernes tout en restant classiques. Je dirai quant à moi, qu’ils sont très modernes par leur matière contemporaine mais qu’ils restent très classiques dans la langue. La Russie désenchantée que Makine décrit est servie par une langue admirable qui tient de celle de nos grands auteurs français du XIXème, que Makine a pu lire dans sa Russie natale où la censure n’interdisait pas les Balzac, Zola ou Flaubert. 

Mais revenons à l’histoire de notre écrivain: sous l’ère Brejnev, « on lui aurait fait des ennuis, petits et grands ». Peut-être a-t-il eu à cette époque la tentation de la dissidence : dans les années 1970, il aurait fréquenté les cercles de la contestation intellectuelle. Cependant, dès 1987, il arrive en France : comme d’autres compatriotes écrivains il a choisi l’exil. On peut ici penser à  Ivan Chmeliov qui a exalté l’âme de sa terre dans Pèlerinage en 1935 ou Alexandre Soljenitsyne, expulsé d’Union soviétique en 1977. Les immigrés russes en France (après la révolution de 1917) ont cependant eux toujours cultivé l’espoir de revoir leur sainte Russie. Quant au prix Nobel de littérature 1970, il est revenu parmi les siens en 1994. Le cas Makine est plus singulier : il a tiré un trait sur ses racines en choisissant la nationalité française puisque la nationalité russe ne se conjugue à aucune autre. Néanmoins, il semble que son choix soit effectué : « voir un nouveau Mac Donald’s sur la place Pouchkine ne m’intéresse pas » dit-il. Abhorrant la société matérialiste de l’ère Gorbatchev, il obtient un statut de réfugié politique. Cependant on ne peut nier la douleur qu’il peut y avoir à se couper ainsi de son pays natal. La métaphore de l’amputation, développée dans Requien pour l’Est apparaît dès lors explicite : «  Plus tard, dans la nuit, je pensai à cette douleur fantôme qu’éprouve un blessé après l’amputation. Il sent, très charnellement, la vie de la jambe ou du bras qu’il vient de perdre. Je me disais qu’il en était ainsi pour le pays natal, pour la patrie, perdue ou réduite à l’état d’une ombre, et qui s’éveille en nous (…) ». 

Avec difficultés,  le statut de réfugié obtenu, il parvient ensuite à publier ses premiers romans dont la légende veut qu’il les ait présentés comme traduits du russe. En effet, Makine écrit en français et les éditeurs semblent avoir refusé de prendre ce moujik au sérieux. Pourquoi ce choix du français? « Pour ne pas être poursuivi par les ombres trop intimes de Tchekhov ou Tolstoï »? Le français serait donc choisi de façon arbitraire ? Et le russe délaissé du fait du poids de l’héritage littéraire ? En fait, d’autres explications apparaîtront plus satisfaisantes et révèleront le véritable culte que Makine voue à la langue française, un culte justifié par des critères de littérarité. Mais nous y reviendrons. 

En 1995, la gloire arrive enfin pour Makine, grâce à la parution au Mercure de France (Simone Gallimard se serait dite séduite) du Testament français. Evènement rarissime dans le milieu littéraire, le livre obtient deux récompenses prestigieuses : le Médicis, le Goncourt auxquels s’ajoute le Goncourt des lycéens. Fait rare également, les jurés du Médicis choisissent de ne pas départager le russe Andrei Makine et le grec Vassili Alexakis. Celui-ci, apprenant la nouvelle dit alors une phrase très juste : « les langues ne demandent jamais de papiers d’identité, ce double prix couronne le mot dialogue ». Andrei Makine affirme alors « qu’un écrivain appartient à la langue dans laquelle il écrit ». Il sert si bien le français qu’on ne saurait le contester. Le français, sa langue grand-maternelle, est-il encore pour lui une langue étrangère ? A l’instar de Sartre, on peut penser qu’il reste une langue étrangère. Mais cela ne le distingue alors pas des autres écrivains français : pour l’auteur de Qu’est-ce que la littérature nous parlons tous notre langue maternelle mais nous écrivons toujours dans une langue étrangère, quelle que soit notre nationalité de départ. Pour d’autres raisons, notamment la distanciation que la langue française permet vis-à-vis de la réalité russe, je qualifierai le français de Makine de langue étrangère, à la fois pour lui, l’écrivain qui se dote d’un outil littéraire, mais également pour nous, lecteurs, qui découvrons une langue française aux accents slaves, une langue française qui s’éloigne de celle de la plupart de nos écrivains contemporains, une langue classique peu commune dans notre environnement littéraire actuel. 

Après cette consécration, Makine, dont on ne sait plus trop s’il faut le considérer comme un écrivain russe d’expression française (selon François Nourrissier) ou comme un écrivain français d’origine russe (il a obtenu la nationalité française un an après le sacre du Goncourt) a acquis une place dans le milieu littéraire : il a publié de nouveaux romans, a reçu de nouveaux prix littéraires et est traduit en plus de trente langues. 

Il se trouve à la croisée de deux d’entre elles, de deux héritages qui se conjuguent allègrement dans sa poésie. On ne peut pas dire qu’il y ait un renoncement véritable au russe car la prose est teintée d’un accent slave selon les termes de François Nourrissier. Un accent slave et plus largement une fidélité aux grands auteurs russes dont Pouchkine, qui aurait dit que parmi les rôles de l’écrivain, l’un consiste à ne pas verser une larme mais à comprendre les larmes. Makine adhère à ce propos et s’y tient dans chacun de ses romans. Il cherche à s’inscrire dans la tradition russe qui fait de l’écrivain un être à part dont il faut respecter les exigences et la démesure. Lui-même s’est mis à part de la société. Ce que dit de lui Irina de Chikoff est frappant : « Il écrit comme on prie. Avec ferveur. A genoux. Pour entendre une musique. » Mais Proust ne disait-il pas que « les livres sont les enfants de la solitude et du silence?».

Sachant que Makine a choisi d’écrire en français, qu’il a en outre obtenu la nationalité française, il pourrait être tentant de ne l’inscrire que dans une filiation littéraire française. Néanmoins, il est intéressant de le situer par rapport à ses prédécesseurs russes. Et ce d’autant plus que la plupart d’entre eux a entretenu un lien indiscutable avec l’Occident et plus particulièrement la France, qui fut longtemps la référence des élites intellectuelles européennes. Ne trouvait-on pas quelques philosophes des Lumières déjà à la cour de Catherine II, Voltaire ou encore Diderot? 

Toujours est-il que Makine prend par son caractère francophile, mais pas seulement, toute sa place dans l’histoire de la littérature russe. Malgré l’abandon de sa langue maternelle au profit d’une langue que certains qualifient de « grand-maternelle », peut-être pour fuir « des ombres trop grandes pour lui » (dit-il en évoquant Gogol, Tolstoï, …), sa littérature reste slave. 

Peut-être peut-on alors dire quelques mots des auteurs russes, dont les plus fameux appartiennent au XIXème siècle, ou plus exactement des parentés littéraires que Makine entretient avec eux. 

Avant Pouchkine, Henri Troyat disait que les écrivains russes, car il y avait tout de même une littérature russe, écrivaient en russe mais pensaient surtout en français. Pouchkine, lui-même,  avait commencé à écrire en français; même s’il fut le premier véritable écrivain russe, qui s’essaya hors du champ des modèles occidentaux. L’académicien français, d’origine russe, écrit : « Quand on examine la vie de Pouchkine, on peut y déceler un roman d’amour entre lui et l’Europe . Il avait la nostalgie de l’Occident, souhaitait se rendre en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, évoquait ces pays dans ses œuvres, mais le despotisme de Nicolas 1er lui interdisait de quitter la terre russe. Il avait été fortement marqué par les littératures française et anglaise, mais batailla pendant vingt ans pour échapper à leur influence. Il souffrait en Russie et voulait être russe jusqu’aux racines. Ses premiers vers furent écrits en français et ce fut un Français qui le tua. » 

Dans cette perspective, on peut voir dans l’usage du français par Makine un héritage de la diglossie pratiquée au XIXème siècle russe : au moment où naît la grande littérature russe, on a une opposition entre la langue du peuple, le russe parlé, et la langue de la haute société, le français. On voit ces deux langues s’affronter dans Guerre et Paix de Tolstoï par exemple. On peut dire qu’elles s’affrontent aussi dans le Testament français, le narrateur s’emparant de la langue française pour s’écarter du prosaïsme de l’existence russe. Cependant, Makine n’apprécie pas nécessairement l’œuvre de Tolstoï : selon lui, il a remanié de telle façon la langue russe que sa lecture est difficile à un russe : « en fait il a écrit en russe comme il aurait écrit en français ». Par contre, il apprécie d’autres auteurs russes comme Dostoïevski. Chez lui on trouve le thème fréquent dans les œuvres littéraires russes de la folie suicidaire : elle est présente dans la figure christique du Prince Michkine, l’Idiot ou  encore dans la figure du docteur Jivago cette fois de Boris Pasternack. Chez Makine, on la retrouve dans nombre de romans, dont le Crime d’Olga Arbélina, et ce n’est sans doute pas un hasard. 

Quittons maintenant la littérature russe pour nous pencher sur l’histoire russe ou en tout cas sur le XXème siècle russe qui est au coeur des romans de Makine. 

« J’écris en français, mes romans sont français. Mais le temps russe reste présent, l’esprit russe aussi ». L’objet de Makine est en effet la Russie, une Russie dont Bounine disait « plus elle est misérable, plus elle est sainte », ce qui est le cas dans l’œuvre de Makine. 

Celui-ci se veut un témoin de l’histoire des Russes, une  conscience qui entreprend de parler d’un vingtième siècle qu’il présente comme la pire période que son peuple a connue. « Un jour, il faudra pouvoir dire la vérité » a répété l’amie du narrateur dans Requiem pour l’est. Parler est désormais possible à notre auteur car « pour comprendre son pays, il faut un recul du temps et du lieu ». Parler  devient aussi un acte littéraire enthousiasmant, pour son lecteur et pour Makine qui métamorphose le passé puisque l’on va « recréer le passé d’un pays en l’envisageant comme un objet poétique entier, comme un cristal qu’on observe dans une transparence parfaite ». Au fil des romans et des pages d’un même roman (Makine met souvent en scène des générations successives et a par ailleurs très souvent recours à la rupture chronologique : certains parlent d’émiettement du temps), Makine nous entraîne dans un survol de son pays de Nicolas II à Vladimir Poutine. 

Tout d’abord, il nous présente le temps des Tsars : les débuts du Testament Français font revivre le bel épisode de la venue du couple impérial à Paris en 1896 et confronte l’image romanesque et touchante d’un jeune souverain francophile qui tient à sceller l’Entente Cordiale avec celle de despote obtus réprimant les révoltes populaires de 1905. Nous pouvons ici introduire d’ailleurs le paradoxe qui fait de Nicolas II un tsar français différent du tsar russe selon la langue qui le désigne : « quand je prononçais en russe [le mot tsar], un tyran cruel se dressait devant moi ; tandis que le mot « tsar » en français s’emplissait de lumières, de bruits, de vent, d’éclats de lustres, de reflets d’épaules féminines nues, de parfums mélangés – de cet air inimitable de notre Atlantide » (extrait du Testament français où on lit par ailleurs que les inondations de 1906 ont fait de la capitale française une Atlantide, surnom qui illustre bien tout le poids du mythe qui est associé à la langue française et à Paris). 

Andrei Makine évoque les conséquences immédiates de la Révolution de 1917 et de la mise en place de la dictature bolchevique. Nous avons des images frappantes de cruauté dans le Testament français mais surtout dans Requiem pour l’Est où l’un des héros rencontre des corps d’hommes et de femmes enterrés vivants. Est également évoquée la création de camps de concentration par Lénine à travers les propos de Vera, dans la Femme qui attendait. Ici, à l’image de Dostoïevski, on trouve un Makine qui veut démontrer que le mal est accepté parfois avec fatalisme. Quand il évoque le cannibalisme de certaines populations russes aux lendemains de la révolution russe, (dans le Testament français), il n’introduit pas de jugement de valeurs mais fait comprendre que les circonstances historiques exceptionnelles peuvent remettre en question bien des évidences. 

Les purges staliniennes sont présentes elles aussi, notamment dans la Musique d’une vie. On trouve également dans les pages de Makine, quelques lignes sur la famine qui a sévit en 1946 et qui a entraîné la mort de milliers de paysans. Dans la Fille d’un héros de l’Union Soviétique, Makine entend cette fois réhabiliter la vérité historique et le rôle des héros soviétiques dans la Seconde Guerre Mondiale. 

Il faut en revanche attendre La femme qui attendait en 2004, pour que Makine parle de la Russie des années 1970. Peut-être parce que de moins nombreuses calamités touchent les populations (sachant que ces calamités hantent son œuvre par ailleurs) ? Toujours est-il que c’est dans ce roman qu’il évoque le malaise d’une certaine jeunesse contestataire dont on peut penser qu’il fut. Des années 1970, il écrit ainsi : « se plaindre du régime, ne pas écrire, ou écrire uniquement pour s’en plaindre. Je devinais là le cercle vicieux de la littérature dissidente ». 

Makine donne enfin des images très négatives de la Russie de la perestroïka. On pourrait dire qu’il a mal à sa Russie. Il ne l’oublie pas, il en témoigne. Dans un article intitulé De la douleur d’être russe (La Provence du 25 mars 2000), Edmonde Charles-Roux veut démontrer que l’œuvre de Makine fera date car la façon qu’il a de présenter son pays relève d’un « art aigu et cruel » qui n’aurait pas son pareil. Pourtant, Makine essaie de se distancier de son sujet et malgré tout, il reste poignant quand il s’agit de témoigner de l’histoire russe, cruelle par nature je crois, pour ce qui est du XXème siècle. 

Makine nous dit qu’un recul du temps et du lieu est nécessaire pour parler d’un pays. Kirieïevski, un des premiers slavophiles, appuie cette idée mais va plus loin en liant plus particulièrement cette nécessité du recul à la Russie plus qu’à tout autre pays : «  Pour comprendre une chose aussi vaste et aussi terrible que la Russie, il faut la considérer de loin ». Cette distance nécessaire, Makine semble la prendre dans le temps et dans l’espace. Mais je crois qu’il la prend aussi en choisissant d’écrire en français et en échappant ainsi à ces prédécesseurs certes, mais également à l’oralité russe qu’il a vécue dans sa jeunesse. Le français est alors une langue de la distance. N’est-elle cependant que cela ? On peut pertinemment se poser la question : n’y a-t-il pas un critère littéraire qui intervient pour le choix du français ? 

Makine choisit de voir la Russie en français. Se serait-il évadé de sa langue comme de son pays ? Il écrit que le russe « est trop chargé subjectivement pour qu’il soit à l’aise lorsqu’il rédige ». Et il poursuit « le français est un outil qui n’est pas englué dans la routine. C’est une langue littéraire, débarrassée du prosaïque et du vulgaire ». 

Mérimée estimait lui que la langue russe était « le plus riche des idiomes d’Europe, fait pour exprimer les nuances les plus délicates », que « seule la langue de Rabelais pouvait rivaliser avec le Russe ». Makine choisit d’abandonner l’un pour l’autre. Le russe étant trop chargé, le français devient naturellement l’outil d’écriture par excellence. D’autant que cet outil est celui de grands écrivains, que Makine admire, spécialistes de la concision : « Flaubert nous a appris, à nous les Russes, la concision » nous disait-il à Pessac le 23 novembre dernier. Cela confirme les propos de Siniavski, dans son livre Dans l’ombre de Gogol : « la prose russe est immense comme la Russie, et la concision est devenue en russe une sorte de fronde contre le goût national. » 

Makine choisit de voir la Russie en français donc, mais il faut rappeler une dernière fois ici que les relations franco-russes en littérature ont toujours été très riches. Je crois même que les deux littératures se sont nourries l’une de l’autre à partir du Roman russe de Melchior de Voguë qui fit connaître à la fin du XIXème la littérature russe en France. Cela dépasse donc le cadre historique de l’émigration russe de 1917 qui pu conduire de nombreux artistes à s’installer en France. 

L’œuvre de Makine, dans son ensemble, consacre une amitié franco-russe et une proximité qui font que la France et la Russie, au-delà d’alliances politiques et de relations diplomatiques, échangent en matière de littérature : « Oh, les Russes ne sont pas tellement exotiques pour la France, remarque en l’occurrence Andrei Makine. On met en scène Tchekhov plus souvent à Paris qu’à Moscou ». 

André Gide faisait observer à Barrès, à propos de ses Déracinés, que les pépiniéristes notent dans leur catalogue de vente les déracinements qu’ils font subir à leurs plants. Rémy de Gourmont, évoquant la polémique dans ses Promenades littéraires (volume 2, Mercure de France, 1963),  suggère que l’on emploie « déraciné » pour parler de l’homme à qui le changement de milieu a été néfaste, et le mot « transplanté » pour celui qui, comme les arbres, a trouvé une nouvelle vigueur. 

Je me permettrais donc, après avoir passé quelques heures avec Andrei Makine par delà ses romans, d’affirmer qu’il est, au même titre que Cioran, Nabokov, ou Troyat, un « transplanté ». Je souhaite qu’il ne s’arrête pas là de pousser, en littérature j’entends. 

Annexes : 

Présentation de quelques uns de ses livres, au-delà de l’immensité russe, des isbas, des vieilles dames, des soldats qui rôdent, de la neige, de la taïga… Makine le désenchanté nous présente une Russie touchante et troublante sous les affres du XXème siècle. 

            - La fille d’un héros de l’Union Soviétique (1990).  Le roman met en scène un père et sa fille. Lui est un héros de l’union soviétique, héros décoré suite à sa participation à la bataille de Stalingrad. Ivan vieillit et son pays se délite. Il se perd également, puisqu’à la mort de sa femme, il devient alcoolique. Qu’est-ce alors que cette vieille étoile pour lui, héros de l’Union soviétique inconnu parmi les siens ? Même sa fille la déshonore et le déshonore, lui Ivan : en effet, elle vit à l’heure de la Russie des années quatre-vingt, a envie d’une vie petite bourgeoise : elle est payée par le KGB pour user de ses charmes auprès d’hommes d’affaires occidentaux. 

Olia et Ivan se sont perdu de vue. Makine les fait se rapprocher et on espère un salut pour le vieil homme quand il découvre malheureux que sa fille est une catin. A l’ère Gorbatchev, son étoile d’or ne servira plus qu’à payer ses obsèques anonymes. 

Dès ce premier roman, l’écrivain nous parle de la Russie perdue et endoctrinée du XXème siècle. C’est un roman qui laisse peu de place à l’espoir, un roman douloureux servi déjà par un verbe admirable. 

            - Confession d’un porte-drapeau déchu (1992). 

Un récit en forme de lettres de souvenirs : un émigré installé à paris s’adresse à son ami d’enfance et évoque le temps des années d’après-guerre puis post-staliniennes où ils vivaient dans un hameau communautaire. Malgré le sort des pauvres qui ne changeait guère au rythme de la propagande du Kremlin, le narrateur exprime la nostalgie de moments de joie simple. 

            - Au temps du fleuve amour (1994). 

A nouveau le thème de l’exil et de la nostalgie. 

On y rencontre trois enfants qui grandissent en Sibérie orientale et qui se cherchent une voie pour parvenir à un destin romanesque, peut-être celui de Jean-Paul Belmondo. En effet, l’acteur français, qu’ils allaient voir plusieurs fois au cinéma éveillait en eux le rêve d’un monde meilleur, loin des profondeurs de la taïga. Makine lui consacre plus de cinquante pages ! Finalement, ils s’en vont séparément et tracent leur chemin, quitte parfois à éprouver du désenchantement. 

            - Le testament français (1995) : « Un roman slave écrit en français » selon le critique Dominique Fernandez. 

J’appliquerai à ce roman, lieu de ma première rencontre textuelle avec Andrei Makine, la phrase qu’il a prononcé lors de la rencontre pessacaise et que j’ai déjà employée : « J’écris en français, mes romans sont français. Mais le temps russe reste présent, l’esprit russe aussi ». 

Ce roman est une véritable déclaration d’amour : à la langue française, à la France mais également à la Russie.  Cette déclaration d’amour est rendue possible par l’intervention d’une femme, Charlotte, la grand-mère du narrateur, et le contenu de sa « valise sibérienne ». Non seulement elle lui apprend le français mais elle lui montre la France du début du siècle au travers de vieilles coupures de journal qui meublent sa valise.  Paris surgit alors, sous les eaux des inondations de l’année 1910, à l’occasion de la visite officielle de Nicolas II. On voit Notre-Dame. Mais surtout le narrateur tombe amoureux de cette langue française, « cette mystérieuse matière, invisible et omniprésente, qui atteignait par son essence sonore chaque recoin de l’univers que nous étions en train d’explorer ». 

De cette histoire d’amour avec la langue française, de ce roman écrit comme un hommage à cette aïeule, je ne souhaite pas parler davantage : à chacun de la découvrir. 

            - Le crime d’Olga Alberlina (1998). 

Le roman que je qualifie de plus surprenant. 

En effet, même si l’on y trouve des ingrédients communs à la majorité des œuvres de Makine (la figure de Russes en exil qui méditent sur un passé douloureux), le drame qu’il met en scène dans un quelconque Sainte-Geneviève-des-Bois  s’inscrit dans une perspective plus sociologique. Sur fond d’enquête romanesque, il évoque le destin du bon nombre d’immigrants russes qui se sont installés en France après les évènements de 1917. Au-delà de cette perspective sociologique, l’auteur explore  la descente d’une femme vers la folie, une femme confrontée à l’inceste que lui fait subir dans son sommeil un fils adolescent et qui au bout du compte n’y verra que l’acte d’amour d’un fils hémophile (le mal du Tsar) maudit par le sort. 

«  Olga, c’est Raskolnikov en pire » confie Makine lors de divers entretiens. Avec ce roman, on peut dire en effet de Makine qu’il s’inscrit dans la lignée de Dostoïevski. 

            - Requiem pour l’Est (2000). 

Sans doute celui qui est le plus poignant par les images que Makine crée. 

Un médecin militaire, qui travaille pour les services de renseignement de l’union soviétique des années 1980 et que hante le souvenir d’une femme aimée, camarade de mission se demandes s’il a encore un avenir. 

Pour mieux comprendre la situation du pays, il entreprend de se plonger dans son histoire familiale, au gré des maux subis par le pays. 

Ce roman permet un regard sur le passé mais il est également très critique à l’égard du monde occidental qui tend à trop caricaturer la Russie d’aujourd’hui, quitte parfois à nier son rôle historique, par exemple, lors de la Seconde guerre mondiale. Cela manque cependant un peu de nuances : Makine oublie que la Russie était une alliée de l’Allemagne nazie de 1939 et qu’elle a pu se livrer encore à des exactions contre les populations juives après 1945. 

            - La musique d’une vie (2001) 

Un vieil homme dans une gare glaciale de Sibérie. Il raconte comment, alors qu’il allait donner son premier concert de jeune pianiste promis à un brillant avenir, il doit fuir Moscou en mai 1941, se réfugier en Ukraine, endosser l’identité d’un soldat mort et faire la guerre. Comment il vécut dans la crainte de révéler son identité, comment il tentera, de retour à Moscou, de retrouver les siens. Ce soir là, dans une gare de Sibérie, alors que le train est en retard et qu’il s’est réfugié à l’étage de l’établissement, il pleure devant un vieux piano. 

Ce roman est peut-être le plus poignant. C’est l’histoire d’un homme obligé de devenir un autre que lui-même, sous le coup des purges staliniennes. 

Ce livre est aussi un exemple de la résistance d’Andrei Makine au concept d’homo sovieticus (expression d’Alexandre Zinoniev). Ce concept donne en effet à penser les Russes ou plutôt les Soviétiques comme un contingent plus ou moins servile, prédisposé. Makine dit vouloir « faire surgir de cette masse des personnages vivants » dont Alexei Berg, le héros du roman, est. C’est pour lui la tâche de l’écrivain que de montrer qu’au-delà du troupeau de « victimes ou d’idiots, il y eut des rebelles et des hommes qui se complaisaient dans leur rôle de bourreau ». (Entretien avec C. Argand, Lire, février 2001). 

            - La terre et le ciel de Jacques Dorme (2003). 

            - La femme qui attendait (2004). 

Un jeune universitaire de Leningrad, plutot contestataire dans la société soviétique des années 1970 fait une enquête ethnographique dans une contrée perdue du nord-ouest de la Sibérie. Ce citadin un peu arrogant s’approche d’une Russie rurale qu’il ignorait : l’espace du silence, de la beauté nue, de l’authenticité. 

Il rencontre là une héroïne de l’« extrème-frontière » selon l’expression de Dostoïevski : il s’agit de Véra, une femme qui depuis plus de trente ans reste fidèle à la mémoire d’un fiancé, disparu en 1945 et dont elle espère une improbable apparition. 

Le narrateur s’éprend d’elle, au risque d’être gagné par sa folie. 

             

- L’amour humain (2005). 

Le narrateur est un jeune combattant envoyé par l’URSS dans la jungle tropicale aux côtés des Cubains, pour la gloire de Marx. Il croise Elias Almeida, un noir partisan de la révolution prolétarienne en prison, à la frontière zaïro-angolaise. Ils fuient ensemble puis se séparent. Le premier devient écrivain, le second continue la lutte. C’est l’histoire de cet homme qui est ici le cœur du récit, un homme qui rencontre des désillusions mais qui reste porté par l’amour d’une femme. 

Le roman est l’occasion d’une fresque historique de la mort des révolutions appuyées sur des prêches soviétiques qui ont fait long feu. 

- Cette France qu’on oublie d’aimer (2006). 

En paraphrasant Corneille, Makine écrit « si vous n’êtes pas français, soyez dignes de l’être ». Il se livre, réagissant aux déclinologues actuels, à une ode à la France. Lui semble avoir oublié la bienséance qui conduit en France à préférer « avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Mais rien de romanesque dans cet essai. Si on peut y lire la confirmation de son amour pour la France, il n’est plus sûr que cet amour soit unanime. Dès lors, je préfère abandonner Makine et retourner à ses romans. 

Claire.







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