La vie d’un homme inconnu par Andreï Makine – Ecrivain russe de très belle langue française… et d’une Russie qui n’existe plus.

6022009

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J’ai rencontré Makine et ses œuvres voilà plus de deux ans maintenant. Sous le charme, j’étais devenue la « femme qui attendait » un nouveau roman. Pas un essai non : Cette France qu’on oublie d’aimer paru en 2007 ne m’avait pas séduite. Mais un roman, terrain sur lequel Makine excelle véritablement.

Et il ne m’a pas déçu ! J’ai retrouvé son style, précis, concis dès les premières pages de cette nouvelle œuvre. Avec, dans l’écriture, quelques changements tout de même : un ton plus sarcastique et du recul davantage dans le regard porté sur les personnages. Ainsi Choutov, « ce clown triste » dont il fait son anti héros ou encore Léa sont-ils parfois traités sans concession. Léa, la jeune femme qui vit avec l’écrivain – raté – et l’exilé russe qu’est Choutov sert à dénoncer le monde actuel, un monde fait de sentiments sans grandeur et de vaste cirque consumériste. Elle a une alter ego, russe, Iana qui sert à dénoncer la Russie actuelle. Choutov, lui, est la véritable arme du narrateur, celui qui – tout à la fois – incarne et voit la déchéance – la sienne en France, puis celle des russes lorsqu’il retourne dans le pays après un long exil.

Makine prend ses distances mais joue aussi avec son antihéros, ce Choutov dont il est parfois très proche, exprimant les mots, les pensées de son personnage dans des parenthèses qui animent le récit.

Il y a ainsi une ambivalence dans le regard de Makine et donc de son lecteur sur ce Choutov. Une ambivalence dans l’écriture et donc dans la forme mais aussi dans le fond. En effet, Choutov nous apparaît d’abord comme un écrivain raté, un russe exilé en France, un artiste marginal. Tous les clichés sont là : il vit dans un grenier, il se bat avec ses éditeurs, il est dans un drame amoureux… Et pourtant, au-delà de ces clichés qui le rendent mal aimable, il y a chez lui cette âme russe qui tient pour l’essentiel à une vraie poésie. « Je vous aime Nadenska… » : telle est la phrase de Ttchékov que Makine aime à lui faire répéter : elle est le refrain du roman. Makine qui en profite ici pour dire son amour de Tchékov et de la « Grande Russie » : c’est là le ton de tous ces romans qui reposent sur une nostalgie profonde, romantique.Une nostalgie sans doute dangereuse mais toute en beauté sous sa plume.

Le roman n’est pas la simple description du retour de l’exilé en Russie. Cette Russie de Poutine – quin’est qu’un pastiche de l’Occident et qui y perd son identité – est  douloureuse certes pour Choutov. Mais elle l’est plus encore pour ce vieil homme qu’il rencontre chez Iana, l’ancienne amie russe devenue dirigeante à l’occidentale d’un grand groupe hôtelier.

Le vieil homme dérange. Il est le symbole à lui seul de l’évolution de la Russie. Il raconte son histoire, l’Histoire. La faim lors du blocus de Leningrad, les blessures sur le front lors de la seconde guerre mondiale, Berlin, la joie de la victoire ou plutôt de la fin de la guerre, la maltraitance sous le stalinisme et les camps, le bonheur de transmettre la passion de l’art aux enfants, malgré tout…Puis la vieillesse dans un appartement communautaire, le refus de parler… Tout cela rythmé par l’amour de Mila, Mila disparue trop tôt certes – dix ans de travaux  forcés sans correspondance – mais Mila qu’il fait vivre tous les jours, par un simple regard vers le ciel. Lui pourrait la prononcer cette phrase : « Je vous aime Nadenska… »

Volski raconte sa vie à Choutov. Celui-ci, malgré toutes les douleurs exprimées, se retrouve dans le discours du vieillard : il ne se sent chez lui ni dans cette Russie d’aujourd’hui, ni dans la France où il vit. Il est chez lui dans cette époque, celle que raconte Volski ou plutôt dans des actes, ceux que décrit Volski.

Cet homme inconnu lui offre par son récit la possibilité d’une « vie après ». Une vie après qui est à construire encore dans le regret d’un monde d’avant, ce monde où on lisait des poètes, des grands ; ce monde où la Russie avait une identité, une vraie.

Makine livre ici une œuvre sensible et belle tout simplement. Belle ou bien atroce car la déchéance de Choutov est réelle, tout comme celle de Volski: l’un est amertume et nostalgie, l’autre est Histoire et douleur. A travers les vies de ces deux hommes, Makine exprime encore une fois son malaise face à une Russie qu’il ne reconnaît pas dans une langue française qu’il connaît et maîtrise de façon incroyable. La perspective offerte par l’enchâssement des deux vies, celle de Choutov puis celle de Volski est merveilleuse. L’émotion est encore une fois à fleur de pages. Du Makine, superbe !




Le CV de Dieu par Jean-Louis Fournier – Un sens profond de l’ironie et de l’autodérision…

20012009

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A la suite du superbe Où on va, papa ? récompensé par le Femina, je me suis lancée dans Le CV de Dieu, réédité en octobre 2008 chez Stock.

J’ai adoré et je ferai aussi laconique que l’écriture de Jean-Louis Fournier : FONCEZ!!

Pertinent et impertinent à la fois, l’acolyte de Desproges nous livre ici un réquisitoire contre le « Bon Dieu », un réquisitoire elliptique qui nous amène souvent au sourire ou au rire. D’autant que ce réquisitoire tout en se moquant du Bon dieu s’en prend nettement à sa créature, la plus exigeante et la plus complexe, l’être humain !

L’ironie est magnifique, l’humour maîtrisé et le style comme la forme sont concis !

Toujours est-il que notre monde est bien dérisoire… Malheureux que Dieu ait colorié les hommes avec les couleurs qui lui restaient? Malheureux qu’il ait si mal caché à l’homme le pétrôle? Malheureux qu’il ait inventé le moustique? Malheureux qu’il ait inventé l’enfant handicapé? En tout cas, heureux que Dieu ait inventé les écrivains humoristes. Car après tout, Jean-Louis Fournier ne créé que grâce à Dieu ! Si l’on ne peut s’extasier de tout et si l’on peut attribuer à Dieu un casier judiciaire énorme… tout de même, quelle imagination, quelle Création!…

Claire.




Le roi de Kahel, par Tierno Monémembo – Un explorateur tristement oublié, un auteur à retenir !

14012009

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Dès son couronnement par le prix Renaudot, je m’étais promis de lire Le roi de Kahel. Cette biographie romancée d’un explorateur français à la fin du dix-neuvième siècle me faisait envie. Je connais assez peu les explorateurs qui ont fait l’empire colonial français sinon par l’aperçu que l’on nous en donne en cours – désormais polémique et problématique – d’histoire, au collège puis au lycée. Ainsi, comme tout un chacun, j’ai entendu parler de  René Caillié… Mais il me semble qu’au final nous prêtons bien peu d’attention à ces explorateurs. Ce qui compte ce sont les explorateurs d’avant et d’ailleurs – les La Pérouse et les Colomb – alors que cet Oliver de Sanderval, par exemple, est oublié. Quoiqu’un peu fou, il a pourtant de très belles choses à nous apprendre.

Cette biographie romancée s’attache donc à ce personnage haut en couleurs qui s’est épris de l’Afrique et de cette contrée au nom un peu magique de Fouta-Djalon. Alors, après avoir fait ses preuves dans la vie « normale » dirai-je c’est-à-dire après avoir réussi dans l’industrie, après avoir fondé une famille, Olivier ou plutôt Yémé rejoint son véritable pays, celui qu’il a rêvé si longtemps et celui dont il rêve d’être le roi : le Fouta-Djalon. Ses voyages sont éprouvants mais l’Afrique semble le nourrir. Au fil des pages de Tierno Monémembo, nous apprenons avec ce Français l’Afrique, ses paysages et ses populations. Des paysages à couper le souffle sans aucun doute mais aussi des Peuls que l’on voit se dresser, majestueux, à partir des descriptions de ce livre.

Ce français est un original, un original parmi les africains – un blanc que l’on veut toucher -, parmi les français – un illuminé qui défend des thèses insoutenables devant les grands de ce monde pour avoir du soutien en Afrique. Au fur et à mesure des pages, Olivier de Serdanval est – dans ses originalités – tour à tour aimable au lecteur puis détestable. Son rêve est superbe – règner sur le territoire du Kahel – et les moyens employés – la ruse le plus souvent, l’intelligence au final – sont impressionnants. Sa force de caractère aussi. Cependant, on renie le colonialisme, le capitalisme et l’égoïsme qu’il symbolise et porte en lui.

Cette biographie est absolument magnifique – quels que soient nos sentiments à l’égard de son héros. Elle est historique, politique mais aussi sociale et profondément humaine. Le récit est fort et riche. Quant à l’écriture de Tierno Monémembo : elle est forte et riche. C’est une très belle découverte!

Claire.

PS: Je me dois d’être plus claire quand je parle d’une biographie aux accents politiques: en fait, il faut avoir conscience qu’Olivier de Sanderval veut se tailler un royaume personnel. Son épopée le voit donc affronter des Français – colons ou militaires, hommes politiques – et des Anglais. On ne peut d’ailleurs que se gausser ici du discours anti-anglais de notre colon…




Ritournelle de la faim par JMG Le Clézio: ou comment ne pas savoir en finir avec une histoire passionnante… A lire tout de même.

12012009

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C’est l’histoire d’une enfant, d’une jeune fille, d’une femme qui grandit dans la France des années 1930, 1940. L’histoire d’une jeune fille qui n’ose pas se plaindre au nom d’un « il y a toujours pire que moi ». Une jeune fille qui apprend la vie trop vite, à travers la mort d’un grand-oncle, la ruine de son père, puis la mort de son père; mais aussi à travers le regard d’une immigrée russe, les regards des invités dans le salon de son père, et surtout le regard de l’un des invités de son père.   Cette femme est toute faite de sentiments retenus et de raison mesurée finalement. Cette femme est sans doute une héroïne, comme le dit son fils – le narrateur –, une de ses héroïnes ordinaires qui font notre vie à tous. Une héroïne à laquelle Le Clezio réserve malheureusement un triste sort, en l’exilant au Canada trop jeune, à la fin de son récit. Mais c’est peut-être ça qui fait de cette femme qui a connu tout trop tôt, une héroïne ordinaire, une de celles qui ont vaincu la faim et ont eu la soif de vivre, tout simplement. 

 Claire.  PS: L’un des intérêts tout particulier de ce livre, au-delà du récit et du sort de cette femme aux relations mystérieuses avec son entourage, est la retranscription par la petite fille qu’elle était des conversations de salon qu’elle entendait chez son père, dans la bourgeoisie française de la fin des années 1930… Un véritable délice. Rien que pour cela, foncez! 




Syngué sabour, Pierre de patience par Atiq Rahimi – une patience récompensée…

3012009

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Il n’y a pas si longtemps, je racontais comment les livres couronnés de prix faisaient l’objet de cadeaux à l’occasion des fêtes de fin d’année. Et je me moquais de cet état de fait qui conduisait – jusqu’à présent – à ce que je reçoive, à chaque Noël, le prix Goncourt annuel, quelle que fût sa qualité.

Suite à cet article un peu moqueur, je m’attendais à déjouer ce sort et donc à ne pas recevoir Syngue sabour. J’avoue que si j’ai plus ou moins déjoué le sort – puisque ce ne sont pas les personnes « habituelles » qui me l’ont offert – j’étais très heureuse de recevoir ce Goncourt! Aussi sceptique ai-je pu être au moment du couronnement de ce roman d’Atiq Rahimi, j’ai réellement adoré ce roman.

Il faut dire que Syngue sabour est un véritable moment de bonheur. Atiq Rahimi tient un sujet à la Le Clezio, et l’écrit avec la concision, la précision d’un Makine. Il n’est pas français mais manie à merveille la langue de Molière. Il dépasse Makine – que j’idolâtre pourtant dans le style – par la poésie de sa prose !

Cette poésie est d’autant plus forte que le sujet est magnifique, actuel, cruel mais magnifique.

« La femme » est afghane. Elle est mariée depuis 10 ans à un homme qui n’était pas là le jour de leur mariage, un « héros » avec lequel elle aura vécu en tout trois années. Ce « héros » est un combattant, un guerrier. De quel camp ? Après tout peu importe. C’est la femme qui nous captive !

« La femme » veille désormais sur le mari alors que la guerre sévit. Il a une balle dans la nuque et ne se relèvera sans doute jamais. Mais il respire. Il souffle. Elle vit suspendue à ses souffles. Et elle est bien la seule car tous ont abandonné le guerrier. Tout aurait sans doute été plus simple pour elle s’il était simplement mort. Mais il vit. Et dans ce silence qui les entoure, il devient malgré lui, dans son état de mort cérébral, son confident à elle, sa pierre de patience à elle, elle qu’il n’a jamais écoutée, jamais regardée, jamais estimée.

Et l’on en apprend beaucoup sur sa vie à elle, sa vie qui n’est que satisfaction des besoins de l’homme, au mépris de tout bonheur. N’aurait-elle pas le droit de sourire ? de vivre ? Mais qu’attend-il donc cet homme pour mourir ?

Claire.







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